Warp

Lundi 31 mars

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le 01 et le 02 avril

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Jeudi 03 avril

Vendredi 04 avril

Tricot national

«Le soldat de 1916 ne se bat ni pour l’Alsace, ni pour ruiner l’Allemagne, ni pour la patrie. Il se bat par honnêteté, par habitude et par force. Il se bat parce qu’il ne peut faire autrement.»

Sergent MAIRET, tué le 16 avril 1917 à Craonne. Carnet d’un combattant.

TRAME ET INTENTIONS DRAMATURGIQUES DU PROJET

« TRICOT NATIONAL » COMPOSER avec les élèves un « TRICOT » de la GRANDE GUERRE, à partir de témoignages choisis dans des correspondances, des journaux de guerre et carnets de combattants, des romans, à partir d’éclats de presse et de discours d’époque. Un « TRICOT » COLLECTIF en forme de THÉÂTRE CHORAL. Tricot s’avère être ici un terme particulièrement bien choisi. D’abord, parce que tricoter /tʁi.kɔ.te/ est issu de l’ancien français tricoter (« battre avec des bâtons »), dérivé de tricot («gourdin ») et de trique (« bâton »), issu de estrikier, estriquer et du francique strīkan (« frapper »)… Ensuite, parce que pendant la Grande Guerre, beaucoup de monde, à l’arrière, tricote, dans le sens plus courant du terme.

① On tricote à qui mieux pour les soldats du front, quantité de chaussettes, de mitaines, de grenouillères, de bonnets et d’écharpes, de chandails et de gilets, de passe-montagnes... Jeanne Sureaud, institutrice à Vindelle en Charente, note dans son journal qu’elle « fait faire des tricots pour les soldats, achète la laine, quête pour avoir l’argent nécessaire, enrôle pour le travail élèves, jeunes filles et mamans de la localité.» Des vers de mirliton le proclament au bas d’une carte postale d’époque : « Faire ce travail est chose gentille quand le cœur conduit la main et l’aiguille ». Ce grand tricot patriotique peut être prétexte théâtral à réveiller les conversations que pouvaient entretenir les épouses et les mères, les fiancées et les veuves (elles sont 800.000 en 1918 !), maîtresses et dames patronnesses ; prétexte à faire causer les cousettes, midinettes et munitionnettes, marraines et morues…

Pour le jeu, on veillera à introduire une nécessaire distance vis-à-vis du quotidien ou des clichés de l’intimité, du sentimentalisme et du soutien moral au soldat car, derrière ces apparences tranquilles du tricot, le lot des femmes de la Grande Guerre est le travail, aux champs, dans les usines, dans les hôpitaux ; le travail, même bénévole ; le quotidien du foyer à gérer seule ; une chape de plomb sur leurs difficultés de vie. Apporter des nuances également au thème de l’émancipation féminine dans la guerre : la coupe à la garçonne, le raccourcissement des jupes et le débarras du corset changent la silhouette des femmes, néanmoins elles demeurent résolument exclues de la citoyenneté. Donc, jouer cet « autre front » qu’est l’arrière, cet arrière féminisé ; la femme pliée très vite, elle aussi, aux injonctions de l’ordre social du temps de guerre ; mais aussi ses résistances au patriotisme aveugle et ses refus de l’exploitation.

Enfin, parce que DANS LA PRESSE AUSSI, on tricote abondamment.

② L’évènement guerre s’impose à tous. Difficile de s’en extraire, de se placer au-dessus de la mêlée (selon la formule de Romain Rolland qui, dès septembre 1914, enjoignait à tous les hommes de regarder ce conflit avec un peu de hauteur de vue, ce qui lui valut en retour beaucoup d’incompréhension ainsi que de nombreuses lettres anonymes – le qualifiant de Germain Rolland. On brode, on embobine, on entortille, on tresse des lauriers, et on se donne le tricotin à raconter de folles histoires sur le fil de la baïonnette – on manie aussi le ciseau : Anastasia – … Nouvelles à l’endroit, nouvelles à l’envers, « fausses nouvelles du monde entier, transmises par fil barbelé », ironise Le Canard Enchaîné le 10 septembre 1915 : « chacun sait [...] que la presse française, sans exception, ne communique à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des nouvelles implacablement vraies. Eh bien ! le public en a assez ! Le public veut des nouvelles fausses... pour changer. » Il s’agira ici de chercher comment interpréter certains « chieurs d’articles héroïques », professionnels du bidonnage et autres bourreurs de crâne, dans l’acte de dévider leurs pelotes de rhétorique patriotique. D’où, dans l’espace, et vis-à-vis du public, interviennent les propagandistes ? Ces messages sont-ils infligés verticalement, ou circulent-ils horizontalement ?

Et puis, IL ARRIVE QUE LE TRICOT BOULOCHE…

③ On observe dans la troupe de la fin de l’année 1914 jusqu’à 1918 une montée continue des refus, même esquissés ou inaboutis. Au printemps 1917, plus nettement, les mutineries qui secouent l’armée française représentent une rupture inouïe de l’obéissance et du « consensus » qu’imposait l’Union Sacrée. Mais la perspective d’une fin possible de la guerre à court terme se dissipe dans l’été 17, et les soldats rentrent dans le rang parce qu’à nouveau ils n’ont pas d’autre choix.

L’espace de jeu évoquera la nouvelle forme de guerre, l’affrontement dépersonnalisé : un espace de « sièges » en rase campagne plutôt que de « batailles » au sens classique du terme. Jouer ces hommes qui ont appris à s’aligner et à tenir les rangs. Montrer leur relation d’interdépendance et les mécanismes du pouvoir. Dévoiler, par une pratique chorale, comment est atténuée la présence du sujet personnel, absorbé par le mouvement du collectif, et dont la personnalité se dilue dans la discipline qu’il a intériorisée. Camper toutefois des figures singulières qui se détachent ici et là, réduites à dire la marginalité ; pas de place pour l’autonomie, les secrets de l’être, le romanesque. Faire entendre les voix du refus. Comment sort-on du rang ? Comment fait-on grève dans des tranchées ? Rendre compte d’une réalité complexe et mouvante qui dépasse la schématique opposition pacifistes/patriotes. Car jamais les participants d’une action collective ne partagent les mêmes motivations : des tapageurs qui s’en tiennent au chambard et à la rouspétance, aux véritables militants qui réclament l’arrêt de la guerre, en passant par les grévistes qui réclament la justice et leurs droits. Jouer le retour dans le rang et la fonte des dissidences : montrer la grande difficulté d’une action collective dans le cadre d’une armée en campagne.

En ALSACIEN, pour finir, tricoter se dit SCHTRECKA, ce qui n’est pas loin du proto-indo-européen streig- («frapper»)…

④ L’ART DU CROCHET pourrait justement nous faire achever l’aventure par le RETOUR DE STRASBOURG À LA FRANCE.

Ce qui laisse d’ailleurs pleinement matière à filer plus loin la métaphore du tricot, tant l’affaire est emberlificotée : l’écheveau est embrouillé !

C’est exactement la formule qu’employa quelques décennies après les faits un témoin de ces évènements de novembre 1918, Robert Heitz : « Les semaines qui ont précédé la libération du 22 novembre 1918 ont été marquées par une immense confusion de mouvements de foule, de cortèges, de manifestations, de pillages, de bagarres, de fusillades, mais aussi d'intrigues secrètes, de palabres, de faux-semblants et de double jeu, écheveau embrouillé dont il est difficile de dévider les fils. »

Pour démêler cet ÉCHEVEAU, on proposera de faire suivre la VALSE DES DRAPEAUX en TROIS TABLEAUX successifs :

  • LES DERNIERS JOURS DE STRASBOURG SOUS LES COULEURS DU REICH
    Depuis 1914, 250.000 Alsaciens et Mosellans avaient été enrôlés dans l’armée allemande, dont 15 à 16.000 servaient dans la marine impériale. En novembre 1918, lorsque les amiraux de la marine allemande décidèrent d’engager un dernier combat contre la Royal Navy, les marins des ports de Kiel et de Wilhelmshafen se mutinèrent. La contagion révolutionnaire se répandit rapidement de Hambourg et Brême à Cologne, Munich et Berlin, provoquant le 9 novembre l’abdication de Guillaume II. La République est proclamée à Berlin… deux fois : à 14h, c’est Scheidemann (SPD) qui proclame une République parlementaire… mais à 16h, c’est au tour de Liebknecht (KPD) de proclamer une République socialiste.
  • STRASBOURG SOUS LE DRAPEAU ROUGE
    Avec le retour chez eux le 9 novembre des marins alsaciens mutinés à Kiel, l’Alsace, qui fait encore partie du Reich, se couvre à son tour de conseils de soldats et de conseils ouvriers. À Strasbourg, des milliers de manifestants se pressent place Kléber. On assiste le 10 novembre à la même course de vitesse entre révolutionnaires et sociaux-démocrates qu’à Berlin la veille : si le socialiste Peirotes proclame la déchéance du Reich et l’avènement de la République (… française ?), le syndicaliste Rebholz proclame, lui, la République des Conseils (Räterepublik), et c’est bel et bien le drapeau rouge qui est hissé au sommet de la flèche de la cathédrale, le 13 novembre à 15 h26. La République des conseils de soldats et d’ouvriers, révolutionnaire et internationaliste, rejette aussi bien le giron de l’Allemagne impériale vaincue, que celui du capitalisme français…
  • LE RETOUR DE L’ALSACE SOUS LE DRAPEAU TRICOLORE
    Les socialistes alsaciens s’efforcent de canaliser la vague révolutionnaire, tout en demandant aux autorités françaises d’activer l'arrivée des troupes qui mettront un terme à la République des conseils. Avec le soutien de bourgeois allemands s’écriant, a-t-on dit, qu’ils se préfèrent encore devenir Français plutôt que Rouges. Les troupes françaises sont accueillies en fanfare le 22 novembre, mais la liesse du retour sous le « drapeau tricolore » sera d’assez courte durée. La politique de l’administration française fait naître les désillusions qui, dans les années 1920, s’exprimeront par des tensions et par la montée de l’autonomisme.
    L’espace de jeu doit figurer le lieu central de ce schtrecka urbain, la place Kléber et l’Aubette : lieu de l’attroupement, de confluence révolutionnaire, lieu de la proclamation, de la cérémonie, de l’affirmation du pouvoir. Jouer cette effervescence, jouer cette course de vitesse, faire jouer les tribuns, leurs stratégies, la manipulation, les duplicités, embûches et récupérations : si le francique strikan signifie frapper, le proto-germanique strikawan signifie flatter, toucher… Dans la pratique chorale déjà évoquée, les comédiens s’accomplissent moins individuellement qu’en groupe : précipité pour envahir l’espace, exubérance, flux et reflux de la foule, entrées et sorties sont des événements scéniques à part entière. Puis : le « retour à l’ordre ».
 

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